Boîte.

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J’ai fabriqué une boîte pour tout ranger. Une caisse pour les souvenirs, les traumas, les accidents, les oublies, les envies, les désirs, les joies, les peurs, les pleurs… Une boîte, un coffre ou un cercueil à washi, sans couvercle car rien ne finit jamais vraiment.

Rahma.

Rahma - Peinture en cours - Mantes juillet 2014.

Rahma – Peinture en cours – Mantes juillet 2014.

N’y a-t-il plus de place pour la clémence, la bonté, la miséricorde. Les colères des uns et des autres semblent ne jamais en finir de s’additionner. Tu es si seule Rahma dans ce grand vide. Quand je traînais encore dans ton giron, tu me le disais déjà ça, que l’Histoire n’enseigne rien, les hommes trouvent toujours une raison de jouer les amnésiques pour faire ce qu’ils veulent. C’est-a-dire n’importe quoi ! Il faudra beaucoup d’années, des siècles peut-être de bonne volonté pour retrouver le chemin de la paix et si rien ne change alors nous périrons tous en imbéciles que nous sommes et ça sera bien fait pour nous !

Papa.

Hassan - Huile sur toile - Mantes juillet 2014

Hassan – Huile sur toile – Mantes juillet 2014

Te voilà fini, beau comme une couverture de livre des Éditions Harlequin. Je titrerai « La vie ordinaire » ou alors pour être plus vendeur, « Passion dans le bocage Bourbonnais ». J’ai pris beaucoup de plaisir à te réaliser, au propre comme au figuré. Cela ne m’a pas aidé à te connaître plus ou mieux mais bizarrement je me sens beaucoup plus proche de toi. Vieux séducteur ! Tu me faisais tellement peur quand j’étais petit. Allez, nous ne nous le sommes jamais clairement dit, mais je t’aime papa.

Hassan.

(détail) Hassan - Peinture en cours.

(détail) Hassan – Peinture en cours.

La vie n’est tendre avec personne, elle a surement été rude avec lui et très tôt, il faut dire que je le connais si peu, si mal, il ne dit rien sur son passé, seulement quelques histoires comme ça au passage dans les très rares moments où nous nous retrouvons ensemble. Comme cette fois où nous sommes partis à deux au consulat de Lyon. Encore un moment que je qualifierai de « freestyle » dans ma famille, car à chaque fois nous partons sans préparation, sans prise de rendez-vous, sans même savoir si nous trouverons là-bas ce que nous allons chercher. Une improvisation totale qui a toujours irrité mes jeunes années, mais qui maintenant me fait tendrement sourire. Ironiquement, c’est aussi comme ça que je réalise désormais la grande partie de ma vie. Donc j’en reviens à ce périple avec mon père. Ah ! Oui, il est mon père. Silencieux depuis presque une demi-heure, le voilà qui  reconnaît un village et commence à parler :  » Tiens là, j’ai travaillé ici au début, en hiver, glaciale, pire qu’une scie qui découpe tes os, le patron m’avait laissé là, dans un grand pavillon sans fenêtre, le salopard ! Je travaillais et dormais sur place, pas de chauffage, pas d’électricité, [walou] pour cimq francs de l’heure. Ah! Misère ! Je vous avais envoyé une photo où je tenais de la neige. Tu te rappelles ?  » Oui, parfaitement, cette photo et aussi la déception qu’elle engendrât chez moi, quand en France quelques années plus tard je compris que la neige, c’est froid ! Mais à cet instant, ce que je mesurais, était que cet homme que j’avais si souvent jugé et incontestablement mal jugé, n’était pas le fruit de simples humeurs mais d’une vie longue et rude.

3 secondes.

Loïse - Huile sur toile - Mantes Juillet 2014

Loïse – Huile sur toile – Mantes Juillet 2014

Faire pauser ma fille calmement devant un objectif photo n’est pas simple, généralement toutes les grimaces y passent et « l’un peu près sérieux » sous-tendra forcément un incroyable fou rire qui brisera tous les murs de mon appartement pour aller ricocher sur les immeubles en face. Elle était là, les yeux écarquillés, la bouche déformée, le corps désarticulé sur la chaise dans une nouvelle et improbable gesticulation quand soudain elle se redressa pour s’immobiliser. Le regard fixait le vide et sa main très mécaniquement grattait un bouton imaginaire sur son bras. Le bleu riant de ses yeux avait fait place à un gris métal où je voyais d’incroyables navires sombrer en flamme dans de vertigineux abysses. Je tressaillis en sentant l’ombre de la terrifiante tempête qui passait sur son front. Je  sondais son si joli visage d’où émanait à cet instant précis une infinie tristesse pour comprendre ce qui avait ainsi fait disparaître sa nature si joyeuse. Dans cette lumière oblique qui ne signifiait plus rien, je voulais comme plonger et la ramener sur le sol ferme. Saisi par la formidable beauté de ces 3 secondes, peut-être, j’enclenchais machinalement sans discontinuer l’appareil photo. Même le son continu de la rafale ne la sortait pas de sa sombre rêverie. Quand elle reprit conscience, je l’interrogeais comme si elle venait de tomber par terre, elle ne prit même pas la peine de répondre tant ma question lui semblait hors de propos et elle continua à grimacer de plus belle.

Ceux que l’on aime.

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Frère et sœurs – Huile sur toile – Mantes Juillet 2014

Liées comme un bouquet de fleurs, les sœurs encadrent le petit frère. J’ai fait de mon mieux. Mais cela ne suffit pas, je le sais. Durant tout ce parcours, j’ai eu sans cesse en tête cette phrase idiote, sans queue ni tête, qu’avait un jour prononcée mon professeur d’histoire de l’art au lycée : « on ne peut bien dessiner ou peindre, ceux que l’on aime « . La phrase était tombée comme un couperet sur nos sceptiques figures à l’époque. Je comprends bien maintenant toute la nuance qu’elle porte en elle, mais je rage et je fulmine sans arrêt de l’avoir en tête à chaque fois. Pourquoi ces maudits pinceaux ne veulent-ils plus m’obéir quand raisonne le souvenir de ces mots ! Du coup, je songe aussi à mon propre status de professeur et à toutes ces phrases que nous lançons à tir larigot. Sur ce que doit être un bon travail, une bonne réflexion, un bon sujet, un bon thème, une bonne production. Peut-être ai-je moi aussi sans le savoir contraint, coincé, enfermé mes élèves dans des idées toutes faites sans queue ni tête et qu’ils les traineront longtemps avec eux. Les pauvres !

Au nom du fils.

(détail) Odilon - Mine de plomb sur papier - Mantes mai 2014

(détail) Odilon – Mine de plomb sur papier – Mantes mai 2014

Je ne suis pas un bon père. Pardon mon fils, pardon de ne pas t’avoir appris à mordre avant d’être mordu. Je t’ai bien nourri, j’aurais dû t’affamer. Je t’ai offert toutes ces choses qui faisaient briller tes yeux, mais j’aurais dû te confisquer jusqu’à ton doudou. J’aurais dû crier sur toi sans raison pour que jusque dans tes os, tu ressentes de la colère et de l’injustice. J’aurais dû t’apprendre à voler ton voisin, j’aurais dû t’apprendre à le détester. Je ne t’ai pas préparé à ce qui t’attend. J’ai si souvent ouvert tes mains pour que jamais elles ne se referment sur autre chose qu’une autre main. J’aurais dû faire que tu me haïsses pour que tu puisses vivre calmement dans ce triste monde. Je n’aurais pas dû te bercer d’espoir, d’idée sur cette belle humanité qui éclaire parfois les cœurs, l’idée que tous les changements vers un meilleur reste toujours possible, l’idée que le monde reste vaste malgré la vitesse, malgré la modernité. Mais comment aurais-je pu t’enseigner tout cela ? Car je continue à croire que tu es la plus belle partie de moi.